Il y a longtemps, une table simple et sans éclat a pénétré dans la vie de l’artiste.
Rien ne la distinguait, si ce n’est la place qu’elle allait prendre : celle d’un témoin silencieux, d’un socle sur lequel une destinée allait se forger.
Bien plus qu’un meuble, elle devint l’autel discret où naquirent ses premiers élans de métal.
.
Sur sa surface marquée par l’usure, plus de deux mille sculptures ont émergé, chacune portant la trace d’un combat entre l’artiste, la matière et la nuit.
Cette table, immobile mais attentive, observait le sculpteur affronter les heures, sous la lumière vacillante des lampes d’atelier.
.
Elle a entendu les silences lourds, les respirations coupées par la fatigue, les éclats du marteau frappant le fer comme un cœur réfractaire.
.
Mais surtout, elle a vu ce que personne ne verra jamais :
.
les nuits où le doute pesa plus lourd que l’acier,
les moments où les larmes se mêlèrent à la poussière du métal,
les heures où la solitude se fit compagnon, et celles où le feu devint la seule vérité.
.
C’est sur elle que les premiers croquis des escarpins d’acier ont pris forme, fragiles esquisses devenues silhouettes brûlantes, puis entités souveraines libérées de la chair.
Chaque pièce est passée par elle : née poussière, érigée sculpture.
Elle a senti dans son bois chaque tension, chaque frappe, chaque hésitation qui façonne un chemin.
.
Non pas des émotions douces, mais les fractures de la volonté, la rudesse du métier, la lutte pour imposer une vision que personne encore ne voyait.
.
Des journées entières arrachées à la matière, des gestes répétés jusqu’à l’épuisement, des mains usées, où la création naît dans la fatigue, parfois dans les larmes, toujours dans l’exigence.
.
Ici, l’inspiration n’est pas un éclair : elle se conquiert, elle se paie, elle se forge.
.
Aujourd’hui, marquée de cicatrices et d’ombres, la table se tient elle-même comme une œuvre.
Non pas belle, non pas parfaite, mais vraie, témoin d’un cheminement forgé dans la solitude, le fer et la persévérance.
.
Elle témoigne d’un homme qui a tenu seul, jusqu’à l’usure, parce que renoncer aurait signifié disparaître.
.
Chaque rayure, chaque brûlure raconte une histoire, celle d’un homme qui a sculpté plus que du métal.
.
Un artiste qui à forgé son propre parcours, sa propre délivrance.
.
Ainsi, cette table est devenue un symbole personnel et intemporel du sculpteur.
Elle demeure le reflet silencieux d’une ascension forgée non par la facilité, mais par la nuit, la flamme et l’entêtement.
.
Elle est, à jamais, la gardienne muette d’un destin né dans le feu de la création.
S
.
Sharon Williams & Sculpteur Roderick Owen
